Compte-rendu de la réunion du 27 août 1971

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Compte-rendu de JB

OULIONNAIS DU JEUDI 27 AOÛT

La séance commence par un apéritif-débat auquel s’agglomèrent, l’un après l’autre, les arrivants. Le débat est à chaque fois recommencé, mais pas l’apéritif1. Comme il (le débat, toujours pas l’apéritif) connaîtra de nouveaux développements durant le repas, il est inutile d’en relater ici le contenu.

La table est dressée dans le jardin, sous la tonnelle traditionnelle. Elle réunit, en tournant dans le sens positif direct : Le Lionnais, Lescure, Queneau, Arnaud et Bens. Latis et Duchateau se sont fait excuser par lettre, les autres tacitement. Le Président immédiatement élu est Bens, malgré son peu d’habitude.

Pendant la composition de l’ordre du jour, assez nourri, le Président-Fondateur avale le premier de ses innombrables comprimés, ce qui ne l’empêche pas d’inscrire quatorze points, dont onze seront finalement récusés. Et l’on y va.

QUENEAU fait d’abord remarquer que certains exemples destinés au Dossier Cape sont à refaire, car ils n’émanent pas de membres autorisés de l’OuLiPo : tels les S + 7 sur la Bible. Il s’y est mis, précisément, à l’aide d’un N.P.L.I. des années 48 ou 50, en utilisant : NM + 7 ; NF + 7 ; A + 7, et sur un texte de Nerval et une fable de La Fontaine. La fable, c’est la Cigale et la Fourmi, qui devient (notamment) La Cimaise et la Fraction. Le résultat est très rigolo, ce que tout le monde admire, mais :

BENS : C’est rigolo, parce qu’on connaît le texte original. La valeur de S + 7 est parodique. Si l’on en faisait sur des textes parfaitement inconnus (ou pas signalés), ce serait d’un intérêt beaucoup plus discutable.

Approbations du Président-Fondateur.

QUENEAU : Il y a plus grave. Je soupçonne aujourd’hui que tous les S + 7 sont des faux.
Première bombe de la séance. Le Trt Satrape est requis de fournir des explications.










1Note du Président-Fondateur: "J'ai compris"

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QUENEAU : L’expérience montre que l’on n’obtient des résultats intéressants que si l’on truque !

LESCURE : Pas du tout ! Mais il est vrai que j’employais de tout petit lexique, où tous les mots sont du vocabulaire courant.

LE LIONNAIS : Nous prenons note pour la postérité.
On a tout de même eu chaud.

LE LIONNAIS : Cherchant une définition de l’OuLiPo à l’apéritif, question grave, sur laquelle il nous faudra revenir longuement, Queneau voulait nous imposer le critère suivant : que la structure utilisée soit mathématique (pas nécessairement numérique). En effet, plusieurs écrivains aujourd’hui, notamment ceux qui se réfèrent au nouveau roman, ou à l’équipe de Tel Quel, ou à celle de Change, sont attentifs à l’utilisation de constructions recherchées, parfois délicates. Leurs recherches diffèrent-elles des nôtres ? Et si oui, en quoi ? On voit que la restriction de Queneau permet des choix déjà fort étendus. Les langages à vocabulaires très restreints répondent à cette définition. Ex : les langages animaux (précisément : ce qu’en connaissent les hommes) et le vocabulaire algol. Bien entendu, on pourrait répondre à Queneau que toute loi de composition est d’essence mathématique… (Approbations) … mais alors, toutes les œuvres un tant soit peu élaborées deviennent OuLiPiennes !

BENS : Pourquoi la restriction est-elle un critère mathématique ? Et à partir de quel moment un vocabulaire est-il considéré comme restreint ?

LE LIONNAIS : Je crois que la notion de difficulté pourrait être mise en évidence…

BENS : Elle ne peut pas être un critère : elle est beaucoup trop subjective.

QUENEAU : On peut, par exemple, donner une évaluation quelconque à un dictionnaire ; donner par exemple la valeur 1 aux mots comportant la lettre E et la valeur 0 aux mots qui ne la comportent pas. On utilisera ensuite les mots ayant une des deux valeurs. C’est une contrainte « mathématique ».

LE LIONNAIS : Bourbaki admettait jadis que les mathématiques concernent des ensembles possédant une structure…









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LESCURE : C’est une telle restriction qu’utilise l’OuPeinPo en décidant de peindre un tableau avec quatre couleurs données.

BENS : Je ne suis pas d’accord : il s’agit alors de matériaux, et nous nous occupons d’outils ! Le vocabulaire restreint, les quatre couleurs données, un texte préalablement choisi sont des matériaux que lesquels nous travaillerons peut-être. Mais ce qui m’intéresse beaucoup plus c’est la méthode que nous utiliserons.

ARNAUD : La raison parle par la bouche du président de séance : il n’a pas déconné une seule fois depuis le début du repas.

BENS : Bien qu’elle m’honore, cette observation ne sera pas au compte-rendu. J’ajoute, d’ailleurs, que, à partir du matériau (et quel que soit ce matériau, et notamment restreint ou non), ce qui fait le style, c’est le choix personnel, donc la méthode.
Après quelques secondes de silence, une discussion un tant soit peu chaude s’élève. Bens réclame des structures qui permettent à chacun de s’exprimer dans sa propre langue. Il reproche à S + 7 de donner des résultats anonymes. Le Lionnais, de son côté, signale qu’une méthode peut très bien ne convenir qu’à un petit nombre et être OuLiPienne tout de même. Ces éléments, quoique un peu désordonnés, devront être pris en considération lors d’une prochaine discussion, que tout le monde, pour finir, souhaite vivement. Bens, que sa qualité de président de séance n’incline pas à l’impartialité, prétend que l’échec de l’OuLiPo c’est que, depuis sa fondation, très peu de ses membres se sont inspirés de ses méthodes pour leurs œuvres personnelles. Ce n’est pas tout à fait la deuxième bombe de la séance, mais au moins la première grenade.
On donne des exemples pris dans la littérature récente, et dont tous reparlerons peut-être. Dernières étincelles :

LE LIONNAIS : les structures que l’on ne recommence pas ne sont pas valables.

QUENEAU : Je redemande : quelle est la différence entre l’OuLiPo et les autres ?

LE LIONNAIS : Il faudrait faire un congrès !

ARNAUD/QUENEAU : Mais avec qui ? Combien de membres y-a-t-il ? Et qui sont-ils ?







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On compte sur ses doigts. Arnaud se manifeste une fois de plus comme le chef de la tendance traditionnaliste. Le Lionnais observe, avec juste raison, que les nouveaux venus donnent un sang nouveau (ainsi qu’une sueur nouvelle, ce que nous apprécions davantage : le sang, beuh !). Bens se demande si, dans certaines discussions fondamentales, qui devraient requérir une certaine « expérience » passée, les nouveaux membres ne pourraient être invités à garder un silence admiratif. Le Lionnais semble penser qu’il sera difficile d’y parvenir. (À quelles tractations s’est-il déjà livré ?) Il parsème d’ailleurs son intervention de diverses perfidies à l’égard des anciens membres, ce qui est vivement relevé. Enfin, on admet qu’il faut bien tenir compte d’une certaine diaspora. (On a dit : « diaspora ».)

QUENEAU : Pendant les dix dernières séances, il faut bien admettre que s’il n’y avait pas eu les nouveaux, il n’y aurait eu personne. Cela paraît régler la question, au moins provisoirement. Les diplômes sont à la signature du Président-Fondateur.

Sur les points administratifs et techniques, on se félicite du travail de secrétariat effectué par la jeune génération. Puis :

LESCURE : Fournel a-t-il un magnétophone ?

LE LIONNAIS : On ne sait pas. Mais, de toutes manières, cela ne servirait à rien.

L’attachement de Lescure pour les matériels d’enregistrement s’est tout de même manifesté. On verra dans quelques minutes qu’il aurait mieux fait de se taire.

LE LIONNAIS : Je voudrais signaler la difficulté de mathématiser la sémantique. (Ceci, bien entendu, dans la perspective mathématique réclamée par Queneau tout à l’heure.) On peut évidemment faire une liste de choses, puis construire une algèbre, avec : S = sentiments ; I = idées ; O = objets,… Mais ce n’est pas facile.

QUENEAU : Au millénaire, on a eu une discussion sur ce thème. Roubaud était tout à fait contre. D’ailleurs, Lescure avait un magnétophone, mais on n’a jamais rien entendu.

LE LIONNAIS : On avait répondu à Roubaud : Combinons les thèmes. Nous appellerons ça « thématique », sinon « sémantique ».







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SUR LES « PRINCIPES » DE L’OULIPO

QUENEAU : À mon arrivée, ces messieurs discutaient pour savoir ce qu’est l’OuLiPo. Je leur ai asséné une définition : « N’est OuLiPo que ce qui comporte un élément mathématique ».

LESCURE : Mais tout est mathématique.

ARNAUD : Si, dans un roman, tous les types ont un cor au pied, est-ce un ensemble ? est-ce mathématique ?

LE LIONNAIS : Que non pas ! N’importe quel groupe d’individus n’est pas un ensemble, ce serait trop facile… (C’est bien vrai. N.D.L.R) … Il faut une propriété qui permette de savoir si quelqu’un fait ou non partie de l’ensemble.
Nouvelle N.D.L.R. : Si un cor au pied n’est pas une propriété qui permette, exétéra, alors qu’estece qu’il vous faut !)

ARNAUD : Mais alors, quoi ?

QUENEAU : Si vous voulez, Joyce n’est pas OuLiPien. Il ne suffit pas de comparer chaque chapitre d’Ulysse à l’Odyssée pour en faire une œuvre OuLiPienne.

PLUSIEURS (y compris LE LIONNAIS) : Justement ça se discute. On souhaite une discussion sur ce point. Si on arrive à savoir pourquoi Joyce n’est pas OuLiPien, les principes de l’OuLiPo auront fait un grand pas. Et ainsi de suite. (Nous voici aux principes qui font des pas, le Bordeaux, lui, fait son effet.)

BENS : En outre, moi, réitérant ce que je réclame depuis plusieurs années, virgule, à la ligne, je déclare : « J’en ai marre des structures donnant lieu à trois bouts de vers par-ci, par-là. Est-il possible de trouver une x structure OuLiPienne qui permettre d’écrire un roman de 800 pages ? Tant qu’on n’aura pas répondu à cette question-là, on n’aura fait qu’améliorer quelques jeux de société ».
(La grenade aussi s’améliore.)

QUENEAU : Je me permets de vous faire remarquer que l’on trouve des structures romanesques fort élaborées dans l’essai de Ricardou.
Encore ne sont-elles pas OuLiPiennes.

BENS : On l’a déjà dit. Mais pourquoi ? Remarquez, j’ai une idée. Je crois que c’est leur côté « jeu de salon ». Ils trouvent leur fin dans le jeu. Leur livre est l’histoire de leur livre.
(L’assistance reste baba.)



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LE LIONNAIS : En vérité, la question est fondamentale, et mérite une étude des plus approfondies. Personnellement, je crois que la réponse se trouve dans la différence qui existe entre correspondances et morphismes.

On espère, ici et là, que le Président-Fondateur explicitera un jour cette lapidaire opinion. En attendant :

LESCURE : Personnellement, je m’engage, quand F.L.L. aura écrit un texte sur correspondances et morphismes, à le ronéoter et à l’envoyer à tous les membres de l’OuLiPo.

On applaudit mollement, car il n’y a, évidemment, pas grand risque.

Le Lionnais donne quelques compléments à son étude exhaustive sur « Qui est coupable ? » et continue d’engager tout un chacun à lui faire part de ses découvertes.

Revenant sur l’épineuse question ci-dessus, Lescure fait observer que si les correspondances et morphismes (à définir ultérieurement) permettent l’intégration à l’OuLiPo, que devra-t-on dire de Racine et Euripide, Anouilh et Sophocle, exétéra ? On observe que la question reste posée. On observe même que le plagiat est laxiste, ce qui est fort. Voire que le plagiat pourrait être une des plus hautes formes de l’OuLiPo. On voit qu’un Congrès sur ce thème serait des plus nécessaires. Conclusion cependant positive :

QUENEAU : L’OuLiPo, c’est comme la topologie. (Vive admiration devant tous les couverts.) Pendant deux cents ans, ce n’était que simples jeux de l’esprit. Et puis, tout d’un coup, voilà que ça révolutionne les mathématiques. Donc, faut pas se décourager.
Personne n’y songe, bien entendu.

PROCHAINES DATES : vendredi 10 septembre
Mardi 26 octobre

(La seconde est plus importante, car on décide de lui octroyer la discussion sur les principes. Dites-le-vous.)

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Compte-rendu de JB

OULIONNAIS DU JEUDI 27 AOÛT

La séance commence par un apéritif-débat auquel s’agglomèrent, l’un après l’autre, les arrivants. Le débat est à chaque fois recommencé, mais pas l’apéritif1. Comme il (le débat, toujours pas l’apéritif) connaîtra de nouveaux développements durant le repas, il est inutile d’en relater ici le contenu.

La table est dressée dans le jardin, sous la tonnelle traditionnelle. Elle réunit, en tournant dans le sens positif direct : Le Lionnais, Lescure, Queneau, Arnaud et Bens. Latis et Duchateau se sont fait excuser par lettre, les autres tacitement. Le Président immédiatement élu est Bens, malgré son peu d’habitude.

Pendant la composition de l’ordre du jour, assez nourri, le Président-Fondateur avale le premier de ses innombrables comprimés, ce qui ne l’empêche pas d’inscrire quatorze points, dont onze seront finalement récusés. Et l’on y va.

QUENEAU fait d’abord remarquer que certains exemples destinés au Dossier Cape sont à refaire, car ils n’émanent pas de membres autorisés de l’OuLiPo : tels les S + 7 sur la Bible. Il s’y est mis, précisément, à l’aide d’un N.P.L.I. des années 48 ou 50, en utilisant : NM + 7 ; NF + 7 ; A + 7, et sur un texte de Nerval et une fable de La Fontaine. La fable, c’est la Cigale et la Fourmi, qui devient (notamment) La Cimaise et la Fraction. Le résultat est très rigolo, ce que tout le monde admire, mais :

BENS : C’est rigolo, parce qu’on connaît le texte original. La valeur de S + 7 est parodique. Si l’on en faisait sur des textes parfaitement inconnus (ou pas signalés), ce serait d’un intérêt beaucoup plus discutable.

Approbations du Président-Fondateur.

QUENEAU : Il y a plus grave. Je soupçonne aujourd’hui que tous les S + 7 sont des faux.
Première bombe de la séance. Le Trt Satrape est requis de fournir des explications.

QUENEAU : L’expérience montre que l’on n’obtient des résultats intéressants que si l’on truque !

LESCURE : Pas du tout ! Mais il est vrai que j’employais de tout petit lexique, où tous les mots sont du vocabulaire courant.

LE LIONNAIS : Nous prenons note pour la postérité.
On a tout de même eu chaud.

LE LIONNAIS : Cherchant une définition de l’OuLiPo à l’apéritif, question grave, sur laquelle il nous faudra revenir longuement, Queneau voulait nous imposer le critère suivant : que la structure utilisée soit mathématique (pas nécessairement numérique). En effet, plusieurs écrivains aujourd’hui, notamment ceux qui se réfèrent au nouveau roman, ou à l’équipe de Tel Quel, ou à celle de Change, sont attentifs à l’utilisation de constructions recherchées, parfois délicates. Leurs recherches diffèrent-elles des nôtres ? Et si oui, en quoi ? On voit que la restriction de Queneau permet des choix déjà fort étendus. Les langages à vocabulaires très restreints répondent à cette définition. Ex : les langages animaux (précisément : ce qu’en connaissent les hommes) et le vocabulaire algol. Bien entendu, on pourrait répondre à Queneau que toute loi de composition est d’essence mathématique… (Approbations) … mais alors, toutes les œuvres un tant soit peu élaborées deviennent OuLiPiennes !

BENS : Pourquoi la restriction est-elle un critère mathématique ? Et à partir de quel moment un vocabulaire est-il considéré comme restreint ?

LE LIONNAIS : Je crois que la notion de difficulté pourrait être mise en évidence…

BENS : Elle ne peut pas être un critère : elle est beaucoup trop subjective.

QUENEAU : On peut, par exemple, donner une évaluation quelconque à un dictionnaire ; donner par exemple la valeur 1 aux mots comportant la lettre E et la valeur 0 aux mots qui ne la comportent pas. On utilisera ensuite les mots ayant une des deux valeurs. C’est une contrainte « mathématique ».

LE LIONNAIS : Bourbaki admettait jadis que les mathématiques concernent des ensembles possédant une structure…

LESCURE : C’est une telle restriction qu’utilise l’OuPeinPo en décidant de peindre un tableau avec quatre couleurs données.

BENS : Je ne suis pas d’accord : il s’agit alors de matériaux, et nous nous occupons d’outils ! Le vocabulaire restreint, les quatre couleurs données, un texte préalablement choisi sont des matériaux que lesquels nous travaillerons peut-être. Mais ce qui m’intéresse beaucoup plus c’est la méthode que nous utiliserons.

ARNAUD : La raison parle par la bouche du président de séance : il n’a pas déconné une seule fois depuis le début du repas.

BENS : Bien qu’elle m’honore, cette observation ne sera pas au compte-rendu. J’ajoute, d’ailleurs, que, à partir du matériau (et quel que soit ce matériau, et notamment restreint ou non), ce qui fait le style, c’est le choix personnel, donc la méthode.
Après quelques secondes de silence, une discussion un tant soit peu chaude s’élève. Bens réclame des structures qui permettent à chacun de s’exprimer dans sa propre langue. Il reproche à S + 7 de donner des résultats anonymes. Le Lionnais, de son côté, signale qu’une méthode peut très bien ne convenir qu’à un petit nombre et être OuLiPienne tout de même. Ces éléments, quoique un peu désordonnés, devront être pris en considération lors d’une prochaine discussion, que tout le monde, pour finir, souhaite vivement. Bens, que sa qualité de président de séance n’incline pas à l’impartialité, prétend que l’échec de l’OuLiPo c’est que, depuis sa fondation, très peu de ses membres se sont inspirés de ses méthodes pour leurs œuvres personnelles. Ce n’est pas tout à fait la deuxième bombe de la séance, mais au moins la première grenade.
On donne des exemples pris dans la littérature récente, et dont tous reparlerons peut-être. Dernières étincelles :

LE LIONNAIS : les structures que l’on ne recommence pas ne sont pas valables.

QUENEAU : Je redemande : quelle est la différence entre l’OuLiPo et les autres ?

LE LIONNAIS : Il faudrait faire un congrès !

ARNAUD/QUENEAU : Mais avec qui ? Combien de membres y-a-t-il ? Et qui sont-ils ? On compte sur ses doigts. Arnaud se manifeste une fois de plus comme le chef de la tendance traditionnaliste. Le Lionnais observe, avec juste raison, que les nouveaux venus donnent un sang nouveau (ainsi qu’une sueur nouvelle, ce que nous apprécions davantage : le sang, beuh !). Bens se demande si, dans certaines discussions fondamentales, qui devraient requérir une certaine « expérience » passée, les nouveaux membres ne pourraient être invités à garder un silence admiratif. Le Lionnais semble penser qu’il sera difficile d’y parvenir. (À quelles tractations s’est-il déjà livré ?) Il parsème d’ailleurs son intervention de diverses perfidies à l’égard des anciens membres, ce qui est vivement relevé. Enfin, on admet qu’il faut bien tenir compte d’une certaine diaspora. (On a dit : « diaspora ».)

QUENEAU : Pendant les dix dernières séances, il faut bien admettre que s’il n’y avait pas eu les nouveaux, il n’y aurait eu personne. Cela paraît régler la question, au moins provisoirement. Les diplômes sont à la signature du Président-Fondateur.

Sur les points administratifs et techniques, on se félicite du travail de secrétariat effectué par la jeune génération. Puis :

LESCURE : Fournel a-t-il un magnétophone ?

LE LIONNAIS : On ne sait pas. Mais, de toutes manières, cela ne servirait à rien.

L’attachement de Lescure pour les matériels d’enregistrement s’est tout de même manifesté. On verra dans quelques minutes qu’il aurait mieux fait de se taire.

LE LIONNAIS : Je voudrais signaler la difficulté de mathématiser la sémantique. (Ceci, bien entendu, dans la perspective mathématique réclamée par Queneau tout à l’heure.) On peut évidemment faire une liste de choses, puis construire une algèbre, avec : S = sentiments ; I = idées ; O = objets,… Mais ce n’est pas facile.

QUENEAU : Au millénaire, on a eu une discussion sur ce thème. Roubaud était tout à fait contre. D’ailleurs, Lescure avait un magnétophone, mais on n’a jamais rien entendu.

LE LIONNAIS : On avait répondu à Roubaud : Combinons les thèmes. Nous appellerons ça « thématique », sinon « sémantique ».

SUR LES « PRINCIPES » DE L’OULIPO

QUENEAU : À mon arrivée, ces messieurs discutaient pour savoir ce qu’est l’OuLiPo. Je leur ai asséné une définition : « N’est OuLiPo que ce qui comporte un élément mathématique ».

LESCURE : Mais tout est mathématique.

ARNAUD : Si, dans un roman, tous les types ont un cor au pied, est-ce un ensemble ? est-ce mathématique ?

LE LIONNAIS : Que non pas ! N’importe quel groupe d’individus n’est pas un ensemble, ce serait trop facile… (C’est bien vrai. N.D.L.R) … Il faut une propriété qui permette de savoir si quelqu’un fait ou non partie de l’ensemble.
Nouvelle N.D.L.R. : Si un cor au pied n’est pas une propriété qui permette, exétéra, alors qu’estece qu’il vous faut !)

ARNAUD : Mais alors, quoi ?

QUENEAU : Si vous voulez, Joyce n’est pas OuLiPien. Il ne suffit pas de comparer chaque chapitre d’Ulysse à l’Odyssée pour en faire une œuvre OuLiPienne.

PLUSIEURS (y compris LE LIONNAIS) : Justement ça se discute. On souhaite une discussion sur ce point. Si on arrive à savoir pourquoi Joyce n’est pas OuLiPien, les principes de l’OuLiPo auront fait un grand pas. Et ainsi de suite. (Nous voici aux principes qui font des pas, le Bordeaux, lui, fait son effet.)

BENS : En outre, moi, réitérant ce que je réclame depuis plusieurs années, virgule, à la ligne, je déclare : « J’en ai marre des structures donnant lieu à trois bouts de vers par-ci, par-là. Est-il possible de trouver une x structure OuLiPienne qui permettre d’écrire un roman de 800 pages ? Tant qu’on n’aura pas répondu à cette question-là, on n’aura fait qu’améliorer quelques jeux de société ».
(La grenade aussi s’améliore.)

QUENEAU : Je me permets de vous faire remarquer que l’on trouve des structures romanesques fort élaborées dans l’essai de Ricardou.
Encore ne sont-elles pas OuLiPiennes.

BENS : On l’a déjà dit. Mais pourquoi ? Remarquez, j’ai une idée. Je crois que c’est leur côté « jeu de salon ». Ils trouvent leur fin dans le jeu. Leur livre est l’histoire de leur livre.
(L’assistance reste baba.)

LE LIONNAIS : En vérité, la question est fondamentale, et mérite une étude des plus approfondies. Personnellement, je crois que la réponse se trouve dans la différence qui existe entre correspondances et morphismes.

On espère, ici et là, que le Président-Fondateur explicitera un jour cette lapidaire opinion. En attendant :

LESCURE : Personnellement, je m’engage, quand F.L.L. aura écrit un texte sur correspondances et morphismes, à le ronéoter et à l’envoyer à tous les membres de l’OuLiPo.

On applaudit mollement, car il n’y a, évidemment, pas grand risque.

Le Lionnais donne quelques compléments à son étude exhaustive sur « Qui est coupable ? » et continue d’engager tout un chacun à lui faire part de ses découvertes.

Revenant sur l’épineuse question ci-dessus, Lescure fait observer que si les correspondances et morphismes (à définir ultérieurement) permettent l’intégration à l’OuLiPo, que devra-t-on dire de Racine et Euripide, Anouilh et Sophocle, exétéra ? On observe que la question reste posée. On observe même que le plagiat est laxiste, ce qui est fort. Voire que le plagiat pourrait être une des plus hautes formes de l’OuLiPo. On voit qu’un Congrès sur ce thème serait des plus nécessaires. Conclusion cependant positive :

QUENEAU : L’OuLiPo, c’est comme la topologie. (Vive admiration devant tous les couverts.) Pendant deux cents ans, ce n’était que simples jeux de l’esprit. Et puis, tout d’un coup, voilà que ça révolutionne les mathématiques. Donc, faut pas se décourager.
Personne n’y songe, bien entendu.

PROCHAINES DATES : vendredi 10 septembre
Mardi 26 octobre

(La seconde est plus importante, car on décide de lui octroyer la discussion sur les principes. Dites-le-vous.)

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