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Compte-rendu de la réunion du 28 août 1961

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OUVROIR DE
LITTERATURE
POTENTIELLE

28 août 1961

Brigade des Mondanités / Chronique Parisienne

PARIS AU MOIS D’AOÛT

C’est le 17 août et dans ses jardins de Boulogne-sur-Seine que le Régent de Stratégie et Tactique Scacchiale et de Chrononomie, Président-Fondateur de l’OuLiPo, a reçu et fort convenablement traité ses sympathiques collègues. On fit le tour du propriétaire et de la propriété, on admira le cèdre, on sonda le puits, on salua gravement Lady Godiva, puis on siffla des kirs correctement dosés1.

Se trouvaient là, dans l’ordre de leur arrivée : Raymond Queneau, Jean Lescure et Jacques Bens ; Jacques Duchâteau ; enfin, Latis et Noël Arnaud. Plus le Régent et amphitryon précédemment nommé, cela va de soi.

Latis déploya, au milieu de l’émotion générale, un immense et magnifique portrait de Sa Magnificence, composé et tiré (héliographiquement) par le correspondant de l’OuLiPo en Middlesex, Stanley Chapman. Ce portrait fut épinglé contre un mur et suivit les discussions subséquentes avec une attention soutenue par une brise légère.

L’hôte et organisateur des réjouissances distribua des chaises, des verres et des vivres, et mit à la disposition du président de séance un gong en provenance de Niou-Delly et un chapeau haute-forme flambant neuf.

Le président de séance fut désigné par l’ordre alphabétique Pourqi — et c’était Raymond Queneau, qui se couvrit le chef du haute-forme et réclama le silence en faisant du bruit sur son gong, tel l’athlète d’Arthur Rank.

Le président parla d’abord, pour faire part d’une lettre de M. Jean Cocteau (de l’Acadéfraise)réclamant (à la suite de la postface aux 100000000000000 de poèmes) un droit de priorité sur la composition de poèmes cousus avec les vers des autres. Bens fit astucieusement remarquer que, si le mot centon existait avant Cocteau (ce qui se démontre), c’est que la chose existait aussi.

1D’autres alexandrins seront dissimulés. Cherchez-les ! C’est un jeu de vacances. (Aucun prix ne sera décerné.)

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LATIS : D’ailleurs, Tristan Derême a composé des centons.

BENS : Et Charles Trenet, sur des Fables de La Fontaine.

LATIS : Et Jacques Prévert.

Noël Arnaud fit alors remarquer que l’ordre du jour était nourri…

LE LIONNAIS : J’espère que vous aussi !

…et que, en conséquence, il y avait lieu de ne pas muser.

Raymond Queneau reprit la parole pour signaler avoir reçu de M. STARYNKEVITCH (de la SEPSEA) des sonnets, extraits des 100000000000000 de poèmes, composés par la machine électronique CAB 500. On souhaita que M. Starynkevitch nous précise la méthode utilisée ; on espéra que le choix des vers ne fut pas laissé au hasard.

LE LIONNAIS : Si la SEPSEA a quelque rapport avec la SEA, dont je connais bien le directeur, nous pourrons peut-être en tirer avantage. (MER-SEA, comme a déjà dit Jacques Prévert.)

C’est alors que Latis déploya le dossier du « Dossier OuLiPo ».

LATIS : Je voudrais préciser, en préambule, que les travaux présentés n’ont d’intérêt que si la méthode utilisée est parfaitement définie à l’avance.

(Assentiment)

LATIS : D’autre part, le Régent Le Lionnais utilise, dans ses communications, le terme de Littérature Expérimentale. Doit-on le conserver ?

LE LIONNAIS : J’ai utilisé ce terme avant la création de Littérature Potentielle. Je ne vois aucun inconvénient à remplacer celui-là par celui-ci.

ARNAUD : Il semble, d’ailleurs, que le mot expérimental est défini d’une manière, en quelque sorte, historique, et qu’il serait bon que nous marquions la différence.

(Assentiment)

LATIS : Je passe à l’examen détaillé. La communication de Queval sur « Les lois de l’article » n’est pas très convaincante. Cela tient peut-être à un exposé trop bref de la méthode. Pourrait-on demander à Queval de revoir ces textes ?

BENS : C’est déjà fait.

LE LIONNAIS : Messieurs, nous posons ici, sans en avoir l’air, un problème fondamental : celui de nos limites. Il est possible de composer des textes qui auront des qualités poétiques, surréalistes, fantaisistes ou autres, sans avoir de qualités potentielles. Or, c’est ce dernier caractère qui est essentiel pour nous ; c’est le seul qui doit guider notre choix.

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(Très bien, très bien, très bien, très bien, très bien, très bien ! sur tous les bancs.)

LATIS : Je passe à la communication de QUENEAU. La préface des 100000000000000 de poèmes étant périmée, il serait bon que le Trt Satrape rédigeât un autre texte de présentation. Cette remarque est également visible pour la postface du Régent de STSC.

QUENEAU : Voyez donc Le Lionnais !

TOUS : Vous aviez promis !

QUENEAU : Vous croyez ?

BENS : (joignant le geste à la parole) J’invoque les textes.

LATIS : Ha-ha : scripta manent.

QUENEAU : Je ne donnerai pas la parole aux scripts.

ARNAUD : La préface et la postface prévues vont manquer. Il est essentiel de les remplacer.

LE LIONNAIS : Peut-être qu’un court texte…

TOUS : Oh !

LE LIONNAIS : …signé Lionneau ou Quenais

ARNAUD : Après la parution des 100000000000000 de poèmes, nous sommes fondés à penser que Le Lionnais et Queneau ont quelque chose à dire aux générations futures !

QUENEAU : Je retiens un COURT texte. Je crois qu’il faut nous exécuter. Mais c’est à Le Lionnais de commencer.

ARNAUD : N’oublions pas qu’il est notre fondateur.

QUENEAU : Je ferai une postface. Courte, mais post.

LE LIONNAIS : Ainsi soit-il.

Au cours d’un bref intermède improvisé, Jean Lescure tenta de s’emparer par surprise du couvre-chef du président. Mais celui-ci rétablit l’ordre, avec la prudence de Saint-Guy et l’autorité de l’éléphant.

LATIS : Passons maintenant aux communications de notre hôte et Régent. a/ Les centons. Ce que l’on ne voit pas, c’est qu’ils recèlent une méthode. Il conviendrait peut-être de les présenter comme un événement ante-potentiel.

LE LIONNAIS : D’accord.

LESCURE : Mais n’y a-t-il pas, justement, une méthode ?

LE LIONNAIS : Vous savez, ces poèmes datent de quarante ans. A cette époque-là, je cherchais une certaine cohérence — qui n’est pas exactement celle (ou une de celles) que l’OuLiPo peut nous accorder. D’ailleurs, on peut établir, pour la confection des centons, un certain nombre de méthodes, qui donneront lieu à d’autres cohérences. Evidemment, on ne pourra le faire qu’avec un bon recensement d’alexandrins.

ARNAUD : De toutes manières, je crois qu’il faut publier ces textes dans ce Dossier, même s’ils ne correspondent pas exactement aux définitions de l’OuLiPo. On pourrait leur accorder un titre à caractère historique, du genre : Littérature prépotentielle à moyens artisanaux (qui serait donc une sorte de littérature « expérimentale).

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LATIS : Ceci suppose une sauce…

QUENEAU : Bien sûr. (Geste vers son antipodique Le Lionnais.)

ARNAUD : Cela nous permettrait peut-être de citer les Cocteau et les prédécesseurs de tous genres.

(Ici, la Régente fit une entrée remarquable et remarquée.)

LATIS : Passons au b/ Poèmes d’une lettre (en l’occurrence T) ou de ponctuations. Ici encore, je ne vois pas l’ombre d’une méthode. Il nous faut une sauce explicatoire ; sinon, les lecteurs seront fondés à supposer une démarche arbitraire.

BENS : Pourquoi n’assimilerions-nous pas le b/ au a/ ? Ce serait également de la littérature prépotentielle

LE LIONNAIS : Ce problème m’a longtemps torturé. Nous devons considérer qu’il existe des poèmes à forte potentialité, d’autres à faible potentialité. Je crois qu’il n’est pas sans intérêt de signaler des cas d’une Littérature Potentielle de peu d’avenir, de marquer les chemins qui ne mèneront pas bien loin.

ARNAUD : Très, très bien. Ce serait excellent que le Régent écrivît cela !

TOUS : D’accord.

QUENEAU : Je me permets de signaler que les 100000000000000 de poèmes se trouvent exactement dans le même cas que les poèmes d’une seule lettre, mais avec un peu plus de possibilités. (Exactement : 99999999999974 possibilités supplémentaires. N. S. P.)

LATIS : Passons donc aux poèmes réalisés avec des signes de ponctuations…

ARNAUD : Personnellement, je suis charmé : l’inversion 12,11 donne un effet poétique d’éclatement et de libération.

TOUS : Très bien.

LATIS : …mais il faudrait peut-être envisager de …

LE LIONNAIS : C’est très clair : il faut allonger toutes les sauces !

LATIS : C’est naturellement notre vœu le plus cher. Enfin nous passerons au dernier point et c/ Poèmes « booléens ». Ne manque-t-il pas quelque chose ? Le choix des éléments communs ou non communs ne semble pas entièrement justifié. Je ne sais si mon objection est valable…

LE LIONNAIS : Vous touchez là notre problème fondamental. Le but de la Littérature Potentielle est de fournir aux écrivains futurs des techniques nouvelles qui puissent réserver l’inspiration de leur affectivité. D’où la nécessité d’une certaine liberté. Il y a neuf ou dix siècles, quand un littérateur potentiel a proposé la forme du sonnet, il a laissé, à travers certains procédés mécaniques, la possibilité d’un choix. A partir de la règle que j’ai définie, j’ai pris la liberté…

LATIS : Il faut donc bien revoir la présentation !

QUENEAU : Comme dit Grandgousier à Gargantua : « Je vois beaucoup de travail devant toi… »

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LATIS : Et nous passerons à Lescure. A Lescure, dont la communication a/ S+7 est parfaite.

LESCURE : Ouf.

LATIS : Je n’en dirai pas autant du b/ Permutations, dont la présentation est obscure — obscure parce que pas assez opératoire. (Suivent quelques remarques techniques dont le S.P. n’a pas pu saisir le détail.) Par ailleurs, quelles sont les références de ces travaux ? Il nous les faut !

LESCURE : C’est le début du Chiendent.

QUENEAU : T’es pas allé bien loin.

LATIS : Enfin, c/ Redondances (collaboration aux travaux du Trt Satrape), il y faudrait aussi revoir l’exposé de la méthode. Et supprimer notamment les intolérables attaques contre le dataire J. Bens (C’est moi qui crois de mon devoir de souligner. N.S.P.)

QUENEAU : Lescure, on va publier quelque chose, mais pas tout, hé ?

LESCURE : Vouèi.

º

LATIS : A Chapman, maintenant. Il nous a adressé deux sonnets de Shakespeare remis à l’envers. Comme je fréquente assez mal l’english language, je serais reconnaissant au Trt Satrape de vouloir bien les lire, et de nous donner son opinion.

QUENEAU : (après avoir lu) Des sonnets de Shakespeare à l’envers, ils deviennent hétérosexuels. Mais cela me paraît très bon.

ARNAUD : Est-ce publiable dans le Dossier ?

QUENEAU : Très faible potentialité.

LESCURE : De toutes façons : primo : des Sonnets de Shakespeare, euh ! euh ! Deuxio : l’anglais, pour la potentialité, tin-tin.

(Le S.P., écœuré par cette manifestation de basse anglophobie, refuse de prendre des notes pendant trois minutes quarante-cinq secondes, ce qui explique le trou entre cette dernière phrase et la suivante.)

º

LE LIONNAIS : Messieurs, je suis illuminé.

(Tout le monde se lève et se découvre.)

LE LIONNAIS : Asseyez-vous, je vous en prie. Messieurs, je viens de comprendre que cette méthode appliquée par Chapman à Shakespeare peut être parfaitement stérile pour certains poètes, et magnifiquement féconde pour d’autres. Je propose donc que l’on explore systématiquement la littérature française (et les autres) pour découvrir les poètes inversibles et les non-inversibles. Je propose aussi que l’on fabrique des poèmes aisément inversibles. Donc, la communication de Chapman est intéressante, en ce qu’elle nous engage vers une telle étude.

QUENEAU : On aurait une bonne machine. On lui collerait Les Trophées. Elle nous les donnerait à l’envers. On pourrait juger, non ?

LATIS : Messieurs, j’ai des excuses à vous faire, ainsi qu’à Chapman, à travers vous et la Manche. Je viens de relire la lettre qui accompagnait l’envoi de sa communication. Elle justifie tout à fait son envoi. Je propose donc qu’on la joigne au Dossier.

(Approbations diverses).

º

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LATIS : Enfin, voici l’envoi de notre cher dataire. Vous savez déjà qu’il s’agit des Inventaires. Ce qu’il appelle, dans sa présentation, « éléments significatifs du langage », n’est-ce pas ce que l’on appelle plus couramment, « parties du discours » ?

QUENEAU : C’est le mot « parties » qui le gêne.

LATIS : Moi ce qui me gêne, c’est l’arbitraire du choix des articles définis ou indéfinis. Ce choix est arbitraire.

BENS : C’est bien ce que je dis dans la présentation.

LATIS : Pas assez nettement. Ou, tout au moins, vous ne justifiez pas assez cette possibilité de choix.

BENS : Permettez-moi de vous renvoyer aux récentes paroles de notre hôte sur la liberté !

LATIS : Il faut le répéter ! Signalez, par exemple, que les mots sont pris indépendamment de ce qu’ils étaient dans le texte.

BENS : (avec insolence) Ouais.

LATIS : Pour Galois, notamment, votre méthode est très obscure.

BENS (désespéré) : C’est la même !

LATIS : Cela n’apparaît pas suffisamment.

º

(Je trouve ici dans mes notes, et encadrée, cette mention : LESCURE : « L’amour est à réinventer. » Je ne comprends pas très bien le sens de cette intempestive interruption. Je vous la livre telle quelle. N.S.P.)

º

On lit Galois.

LE LIONNAIS : Si vous me permettez une précision, Galois a écrit : « Je n’ai pas le tems », non parce qu’il ignorait l’orthographe, mais parce que c’était réellement l’orthographe du tems…Je voudrais encore ajouter ceci : vous soulevez ici un problème fondamental, et même deux : a/ La LiPo n’espère pas atteindre toujours la qualité. Elle fait des expériences. b/ Il y a deux LiPo : une analytique et une synthétique. Je m’explique…

TOUS : Oui.

LE LIONNAIS : La LiPo analytique recherche des possibilités qui se trouvent chez certains auteurs sans qu’ils y aient pensé. Ex. les centons.) La LiPo synthétique constitue la grande mission de la LiPo. Il s’agit ici d’ouvrir de nouvelles possibilités inconnues des anciens auteurs. (Ex. poèmes booléens.) Dans ce Dossier, nous avons des exemples de l’une et de l’autre.

LATIS : C’est là le thème même de la préface que nous attendons de vous ! Et je dirais volontiers que les textes de présentation des diverses méthodes doivent être essentiellement analytiques.

º

LATIS : J’en viens enfin aux textes qui n’existent pas. C’est-à-dire, par exemple, à la méthode Berge-Duchâteau.

(L’instant est grave. Les assistants vont enfin connaître le son de la voix de Duchâteau. C’est, en effet, la première fois qu’il ouvrira (mais l’ouvrira-t-il ?) la bouche au cours d’une séance.)

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DUCHÂTEAU : J’ai seulement une équation à poser :

(BERGE + DUCHÂTEAU) – BERGE = 0

BENS : Ce n’est pas mathématique.

DUCHÂTEAU : Le travail est en cours. D’autres le sont aussi.

ARNAUD : Exposez seulement la méthode. Dites ce que vous êtes en train de faire.

QUENEAU : Duchâteau, soyez gentil, faites-nous une méthode. Un truc inapplicable, une histoire non récursive, un machin terrible. Faites-nous ça, hé ?

DUCHÂTEAU : Jpourrai pas vous donner degzemple.

QUENEAU : Ce sera sans exemple ! C’est parfait !

LE LIONNAIS : N’oubliez pas, Duchâteau (et Messieurs), que la méthode se suffit à elle-même. Il y a des méthodes sans exemple. L’exemple est un plaisir que l’on se donne en plus — et que l’on donne au lecteur.

(Quelques esprits sournois attendent que le Régent de S.T.S.C. donne un exemple de méthode sans exemple. Mais, fûté, il ne tombe pas dans un aussi misérable piège.)

ARNAUD : Il faudrait que Duchâteau nous donne cette communication. Le Lionnais en est tout illuminé.

º

(Le S.P., épuisé, laisse entendre un vagissement sourd. On le couvre de sarcasmes, hormis le Trt Satrape qui réclame :

QUENEAU : Je demande une prime de rendement pour le S.P. On double ses appointements.

Ricanements.)

º

LE LIONNAIS : Le projet de roman intersectif proposé par Bens et Duchâteau me comble en effet de joie. La méthode de l’intersection a toujours été appliquée par tous les écrivains. Exemple : les poèmes de Leconte de Lisle. On s’aperçoit qu’une école littéraire, formée à partir de deux ou trois créateurs, ne fait que procéder à des intersections. Je les ai étudiées chez Zévaco et Fantômas. (Mais j’ai d’autres lectures, également.) Un auteur apparaît sur terre — passons sur sa conception et autres détails — que fait-il ? Il lit les auteurs précédents, et il procède à des intersections. Quand il ne le fait pas, c’est un créateur original.

LATIS : On sait bien que la culture est le contraire de l’originalité.

QUENEAU : La culture est le contraire de l’arithmétique. D’ailleurs, Duchâteau est le plastiqueur de l’OuLiPo. C’est un lézard plastiqueur.

LE LIONNAIS : En tous cas, ce que veut faire Duchâteau, c’est, systématiquement, ce que font les autres sans le vouloir.

QUENEAU : Le dernier livre de Sagan est très significatif à cet égard. C’est une intersection entre ses précédents romans.

LE LIONNAIS : Tout ceci entre parfaitement dans le cadre de l'OuLiPo qui doit mettre en évidence les ressorts de la littérature.

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QUENEAU : Duchâteau est tout indiqué pour étudier le cas Sagan. Nous confions Sagan à Duchâteau.

ARNAUD : Duchâteau en Suède !

LATIS : Ou la vie de château…

DUCHÂTEAU : Eh bien, enfin, je suis d’accord pour exposer la méthode de l’intersection.

º

LATIS : Et Arnaud ?

TOUS : Ah !

ARNAUD : N’oublions pas Schmidt, dont les travaux sont parfaits. C’est pourquoi, d’ailleurs, nous n’en avons pas parlé.

QUENEAU : Et Arnaud ?

ARNAUD : Je comptais me borner à la présentation de la pièce alphabétique de Le Roux.

TOUS : Oui. Enfin. D’accord. C’est maigre. Pas bien sérieux.

LATIS : Il y a beaucoup de drames alphabétiques !

QUENEAU : Il y a un recueil de poèmes de Louise de Vilmorin où l’on trouve des tas de trucs comme ça.

ARNAUD : Je proteste ! La question n’est pas de faire un drame alphabétique. C’est de le publier, c’est-à-dire d’en faire son œuvre. Le seul Le Roux a publié un tel texte. C’est le cas d’Ubu Roi que vous remettez en question !

(Consternation.)

QUENEAU : Très juste ! D’ailleurs, et d’une manière analogue, il y a eu des tas de dingues qui avaient leur petite idée sur le système du monde. Un certain Newton a publié le sien. On en parle encore.

LE LIONNAIS : Il faut trouver une solution.

LESCURE : Il est exact que la publication fait sortir une œuvre du simple folklore.

º

LE LIONNAIS : Je parlerai ici d’une question que j’eusse souhaité soulever au début de cette séance, et que les impératifs d’un ordre du jour chargé ont rejeté aux confins du dessert. C’est une question de discipline. A mon avis, des réunions comme les nôtres ne peuvent être efficaces que s’il existe un minimum de discipline. Trois degrés de mesures disciplinaires doivent être mises à la disposition du président :

a/ Un coup de gong (rapporté de Niou-Delly).

b/ La peine de mort, dont le détail sera laissé à la discrétion présidentielle.

c/ Si la peine de mort est insuffisante, le président se couvrira de son haute-forme — après s’en être découvert, s’il en était précédemment couvert.

LATIS : Je réclame quelques éclaircissements à propos de la peine de mort. Qui l’infligera ?

LE LIONNAIS : Le président décidera suivant la méthode qu’il aura adoptée. Cette méthode peut couvrir les méthodes actuellement

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appliquées dans le monde, et telles autres qu’il jugera bon d’inventer instantanément.

LESCURE : Hé-hé : la luxure !

QUENEAU : Messieurs, je vous trouve partis dans des voies bien singulières.

LATIS : Si nous faisions une récapitulation ?

QUENEAU : Récapitulez donc.

LATIS : 1º QUENEAU rédige une conclusion. 2º LE LIONNAIS rédige une préface générale et revoit la présentation de ses diverses communications. 3º LESCURE revoit la présentation des permutations et des redondances (qu’il n’oublie pas les appels de notes). 4º BENS revoit la présentation d’Evariste Galois. 5º DUCHÂTEAU nous parle du roman intersectif

QUENEAU : Vous devriez (Duchâteau) peut-être voir dans les « short short novels » de fiction scientifique. Elles tiennent en une page. Je décide de faire envoyer la revue FICTION à nos frais à Duchâteau et Bens. (c’est moi qui souligne. N.S.P.)

ARNAUD : Je rappelle à Duchâteau que cette méthode est très importante et qu’elle mérite une très belle exposition.

QUENEAU : Il y a des gens qui travaillent pas tant et qui entrent en 6º. Donc, j’espère qu’à l’avenir…

LATIS : … 6º ARNAUD présentera son drame alphabétique. J’ajoute que ces participations diverses devraient nous parvenir avant le 20 septembre (Repoussons de quelques jours, n’est-ce pas ? N.S.P.)

QUENEAU : Je travaillerai après Duchâteau. Si nous sommes en retard, ce sera la faute à Duchâteau.

ARNAUD : Faut reconnaître, le roman intersectif, c’est une idée féconde.

QUENEAU : Vous êtes foutu, mon cher.

(Le Trt Satrape ne dit pas pourquoi. Sa remarque laisse donc planer l’ombre d’une menace.)

º

La prochaine réunion ayant été fixée au vendredi 8 septembre (premier jour de l’année pataphysique), à 12h30, chez Julien et Petit, l’assemblée se sépara, après les congratulations d’usage, non sans avoir jeté un dernier regard au cèdre libanais, un dernier salut à Lady Godiva, et un dernier verre derrière sa cravate.

Le Secrétaire Provisoire :

Ythier Marchant.

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Texte

OUVROIR DE
LITTERATURE
POTENTIELLE

28 août 1961

Brigade des Mondanités / Chronique Parisienne

PARIS AU MOIS D’AOÛT

C’est le 17 août et dans ses jardins de Boulogne-sur-Seine que le Régent de Stratégie et Tactique Scacchiale et de Chrononomie, Président-Fondateur de l’OuLiPo, a reçu et fort convenablement traité ses sympathiques collègues. On fit le tour du propriétaire et de la propriété, on admira le cèdre, on sonda le puits, on salua gravement Lady Godiva, puis on siffla des kirs correctement dosés1.

Se trouvaient là, dans l’ordre de leur arrivée : Raymond Queneau, Jean Lescure et Jacques Bens ; Jacques Duchâteau ; enfin, Latis et Noël Arnaud. Plus le Régent et amphitryon précédemment nommé, cela va de soi.

Latis déploya, au milieu de l’émotion générale, un immense et magnifique portrait de Sa Magnificence, composé et tiré (héliographiquement) par le correspondant de l’OuLiPo en Middlesex, Stanley Chapman. Ce portrait fut épinglé contre un mur et suivit les discussions subséquentes avec une attention soutenue par une brise légère.

L’hôte et organisateur des réjouissances distribua des chaises, des verres et des vivres, et mit à la disposition du président de séance un gong en provenance de Niou-Delly et un chapeau haute-forme flambant neuf.

Le président de séance fut désigné par l’ordre alphabétique Pourqi — et c’était Raymond Queneau, qui se couvrit le chef du haute-forme et réclama le silence en faisant du bruit sur son gong, tel l’athlète d’Arthur Rank.

Le président parla d’abord, pour faire part d’une lettre de M. Jean Cocteau (de l’Acadéfraise)réclamant (à la suite de la postface aux 100000000000000 de poèmes) un droit de priorité sur la composition de poèmes cousus avec les vers des autres. Bens fit astucieusement remarquer que, si le mot centon existait avant Cocteau (ce qui se démontre), c’est que la chose existait aussi.

LATIS : D’ailleurs, Tristan Derême a composé des centons.

BENS : Et Charles Trenet, sur des Fables de La Fontaine.

LATIS : Et Jacques Prévert.

Noël Arnaud fit alors remarquer que l’ordre du jour était nourri…

LE LIONNAIS : J’espère que vous aussi !

…et que, en conséquence, il y avait lieu de ne pas muser.

Raymond Queneau reprit la parole pour signaler avoir reçu de M. STARYNKEVITCH (de la SEPSEA) des sonnets, extraits des 100000000000000 de poèmes, composés par la machine électronique CAB 500. On souhaita que M. Starynkevitch nous précise la méthode utilisée ; on espéra que le choix des vers ne fut pas laissé au hasard.

LE LIONNAIS : Si la SEPSEA a quelque rapport avec la SEA, dont je connais bien le directeur, nous pourrons peut-être en tirer avantage. (MER-SEA, comme a déjà dit Jacques Prévert.)

C’est alors que Latis déploya le dossier du « Dossier OuLiPo ».

LATIS : Je voudrais préciser, en préambule, que les travaux présentés n’ont d’intérêt que si la méthode utilisée est parfaitement définie à l’avance.

(Assentiment)

LATIS : D’autre part, le Régent Le Lionnais utilise, dans ses communications, le terme de Littérature Expérimentale. Doit-on le conserver ?

LE LIONNAIS : J’ai utilisé ce terme avant la création de Littérature Potentielle. Je ne vois aucun inconvénient à remplacer celui-là par celui-ci.

ARNAUD : Il semble, d’ailleurs, que le mot expérimental est défini d’une manière, en quelque sorte, historique, et qu’il serait bon que nous marquions la différence.

(Assentiment)

LATIS : Je passe à l’examen détaillé. La communication de Queval sur « Les lois de l’article » n’est pas très convaincante. Cela tient peut-être à un exposé trop bref de la méthode. Pourrait-on demander à Queval de revoir ces textes ?

BENS : C’est déjà fait.

LE LIONNAIS : Messieurs, nous posons ici, sans en avoir l’air, un problème fondamental : celui de nos limites. Il est possible de composer des textes qui auront des qualités poétiques, surréalistes, fantaisistes ou autres, sans avoir de qualités potentielles. Or, c’est ce dernier caractère qui est essentiel pour nous ; c’est le seul qui doit guider notre choix.

(Très bien, très bien, très bien, très bien, très bien, très bien ! sur tous les bancs.)

LATIS : Je passe à la communication de QUENEAU. La préface des 100000000000000 de poèmes étant périmée, il serait bon que le Trt Satrape rédigeât un autre texte de présentation. Cette remarque est également visible pour la postface du Régent de STSC.

QUENEAU : Voyez donc Le Lionnais !

TOUS : Vous aviez promis !

QUENEAU : Vous croyez ?

BENS : (joignant le geste à la parole) J’invoque les textes.

LATIS : Ha-ha : scripta manent.

QUENEAU : Je ne donnerai pas la parole aux scripts.

ARNAUD : La préface et la postface prévues vont manquer. Il est essentiel de les remplacer.

LE LIONNAIS : Peut-être qu’un court texte…

TOUS : Oh !

LE LIONNAIS : …signé Lionneau ou Quenais

ARNAUD : Après la parution des 100000000000000 de poèmes, nous sommes fondés à penser que Le Lionnais et Queneau ont quelque chose à dire aux générations futures !

QUENEAU : Je retiens un COURT texte. Je crois qu’il faut nous exécuter. Mais c’est à Le Lionnais de commencer.

ARNAUD : N’oublions pas qu’il est notre fondateur.

QUENEAU : Je ferai une postface. Courte, mais post.

LE LIONNAIS : Ainsi soit-il.

Au cours d’un bref intermède improvisé, Jean Lescure tenta de s’emparer par surprise du couvre-chef du président. Mais celui-ci rétablit l’ordre, avec la prudence de Saint-Guy et l’autorité de l’éléphant.

LATIS : Passons maintenant aux communications de notre hôte et Régent. a/ Les centons. Ce que l’on ne voit pas, c’est qu’ils recèlent une méthode. Il conviendrait peut-être de les présenter comme un événement ante-potentiel.

LE LIONNAIS : D’accord.

LESCURE : Mais n’y a-t-il pas, justement, une méthode ?

LE LIONNAIS : Vous savez, ces poèmes datent de quarante ans. A cette époque-là, je cherchais une certaine cohérence — qui n’est pas exactement celle (ou une de celles) que l’OuLiPo peut nous accorder. D’ailleurs, on peut établir, pour la confection des centons, un certain nombre de méthodes, qui donneront lieu à d’autres cohérences. Evidemment, on ne pourra le faire qu’avec un bon recensement d’alexandrins.

ARNAUD : De toutes manières, je crois qu’il faut publier ces textes dans ce Dossier, même s’ils ne correspondent pas exactement aux définitions de l’OuLiPo. On pourrait leur accorder un titre à caractère historique, du genre : Littérature prépotentielle à moyens artisanaux (qui serait donc une sorte de littérature « expérimentale).

LATIS : Ceci suppose une sauce…

QUENEAU : Bien sûr. (Geste vers son antipodique Le Lionnais.)

ARNAUD : Cela nous permettrait peut-être de citer les Cocteau et les prédécesseurs de tous genres.

(Ici, la Régente fit une entrée remarquable et remarquée.)

LATIS : Passons au b/ Poèmes d’une lettre (en l’occurrence T) ou de ponctuations. Ici encore, je ne vois pas l’ombre d’une méthode. Il nous faut une sauce explicatoire ; sinon, les lecteurs seront fondés à supposer une démarche arbitraire.

BENS : Pourquoi n’assimilerions-nous pas le b/ au a/ ? Ce serait également de la littérature prépotentielle

LE LIONNAIS : Ce problème m’a longtemps torturé. Nous devons considérer qu’il existe des poèmes à forte potentialité, d’autres à faible potentialité. Je crois qu’il n’est pas sans intérêt de signaler des cas d’une Littérature Potentielle de peu d’avenir, de marquer les chemins qui ne mèneront pas bien loin.

ARNAUD : Très, très bien. Ce serait excellent que le Régent écrivît cela !

TOUS : D’accord.

QUENEAU : Je me permets de signaler que les 100000000000000 de poèmes se trouvent exactement dans le même cas que les poèmes d’une seule lettre, mais avec un peu plus de possibilités. (Exactement : 99999999999974 possibilités supplémentaires. N. S. P.)

LATIS : Passons donc aux poèmes réalisés avec des signes de ponctuations…

ARNAUD : Personnellement, je suis charmé : l’inversion 12,11 donne un effet poétique d’éclatement et de libération.

TOUS : Très bien.

LATIS : …mais il faudrait peut-être envisager de …

LE LIONNAIS : C’est très clair : il faut allonger toutes les sauces !

LATIS : C’est naturellement notre vœu le plus cher. Enfin nous passerons au dernier point et c/ Poèmes « booléens ». Ne manque-t-il pas quelque chose ? Le choix des éléments communs ou non communs ne semble pas entièrement justifié. Je ne sais si mon objection est valable…

LE LIONNAIS : Vous touchez là notre problème fondamental. Le but de la Littérature Potentielle est de fournir aux écrivains futurs des techniques nouvelles qui puissent réserver l’inspiration de leur affectivité. D’où la nécessité d’une certaine liberté. Il y a neuf ou dix siècles, quand un littérateur potentiel a proposé la forme du sonnet, il a laissé, à travers certains procédés mécaniques, la possibilité d’un choix. A partir de la règle que j’ai définie, j’ai pris la liberté…

LATIS : Il faut donc bien revoir la présentation !

QUENEAU : Comme dit Grandgousier à Gargantua : « Je vois beaucoup de travail devant toi… »

LATIS : Et nous passerons à Lescure. A Lescure, dont la communication a/ S+7 est parfaite.

LESCURE : Ouf.

LATIS : Je n’en dirai pas autant du b/ Permutations, dont la présentation est obscure — obscure parce que pas assez opératoire. (Suivent quelques remarques techniques dont le S.P. n’a pas pu saisir le détail.) Par ailleurs, quelles sont les références de ces travaux ? Il nous les faut !

LESCURE : C’est le début du Chiendent.

QUENEAU : T’es pas allé bien loin.

LATIS : Enfin, c/ Redondances (collaboration aux travaux du Trt Satrape), il y faudrait aussi revoir l’exposé de la méthode. Et supprimer notamment les intolérables attaques contre le dataire J. Bens (C’est moi qui crois de mon devoir de souligner. N.S.P.)

QUENEAU : Lescure, on va publier quelque chose, mais pas tout, hé ?

LESCURE : Vouèi.

º

LATIS : A Chapman, maintenant. Il nous a adressé deux sonnets de Shakespeare remis à l’envers. Comme je fréquente assez mal l’english language, je serais reconnaissant au Trt Satrape de vouloir bien les lire, et de nous donner son opinion.

QUENEAU : (après avoir lu) Des sonnets de Shakespeare à l’envers, ils deviennent hétérosexuels. Mais cela me paraît très bon.

ARNAUD : Est-ce publiable dans le Dossier ?

QUENEAU : Très faible potentialité.

LESCURE : De toutes façons : primo : des Sonnets de Shakespeare, euh ! euh ! Deuxio : l’anglais, pour la potentialité, tin-tin.

(Le S.P., écœuré par cette manifestation de basse anglophobie, refuse de prendre des notes pendant trois minutes quarante-cinq secondes, ce qui explique le trou entre cette dernière phrase et la suivante.)

º

LE LIONNAIS : Messieurs, je suis illuminé.

(Tout le monde se lève et se découvre.)

LE LIONNAIS : Asseyez-vous, je vous en prie. Messieurs, je viens de comprendre que cette méthode appliquée par Chapman à Shakespeare peut être parfaitement stérile pour certains poètes, et magnifiquement féconde pour d’autres. Je propose donc que l’on explore systématiquement la littérature française (et les autres) pour découvrir les poètes inversibles et les non-inversibles. Je propose aussi que l’on fabrique des poèmes aisément inversibles. Donc, la communication de Chapman est intéressante, en ce qu’elle nous engage vers une telle étude.

QUENEAU : On aurait une bonne machine. On lui collerait Les Trophées. Elle nous les donnerait à l’envers. On pourrait juger, non ?

LATIS : Messieurs, j’ai des excuses à vous faire, ainsi qu’à Chapman, à travers vous et la Manche. Je viens de relire la lettre qui accompagnait l’envoi de sa communication. Elle justifie tout à fait son envoi. Je propose donc qu’on la joigne au Dossier.

(Approbations diverses).

º

LATIS : Enfin, voici l’envoi de notre cher dataire. Vous savez déjà qu’il s’agit des Inventaires. Ce qu’il appelle, dans sa présentation, « éléments significatifs du langage », n’est-ce pas ce que l’on appelle plus couramment, « parties du discours » ?

QUENEAU : C’est le mot « parties » qui le gêne.

LATIS : Moi ce qui me gêne, c’est l’arbitraire du choix des articles définis ou indéfinis. Ce choix est arbitraire.

BENS : C’est bien ce que je dis dans la présentation.

LATIS : Pas assez nettement. Ou, tout au moins, vous ne justifiez pas assez cette possibilité de choix.

BENS : Permettez-moi de vous renvoyer aux récentes paroles de notre hôte sur la liberté !

LATIS : Il faut le répéter ! Signalez, par exemple, que les mots sont pris indépendamment de ce qu’ils étaient dans le texte.

BENS : (avec insolence) Ouais.

LATIS : Pour Galois, notamment, votre méthode est très obscure.

BENS (désespéré) : C’est la même !

LATIS : Cela n’apparaît pas suffisamment.

º

(Je trouve ici dans mes notes, et encadrée, cette mention : LESCURE : « L’amour est à réinventer. » Je ne comprends pas très bien le sens de cette intempestive interruption. Je vous la livre telle quelle. N.S.P.)

º

On lit Galois.

LE LIONNAIS : Si vous me permettez une précision, Galois a écrit : « Je n’ai pas le tems », non parce qu’il ignorait l’orthographe, mais parce que c’était réellement l’orthographe du tems…Je voudrais encore ajouter ceci : vous soulevez ici un problème fondamental, et même deux : a/ La LiPo n’espère pas atteindre toujours la qualité. Elle fait des expériences. b/ Il y a deux LiPo : une analytique et une synthétique. Je m’explique…

TOUS : Oui.

LE LIONNAIS : La LiPo analytique recherche des possibilités qui se trouvent chez certains auteurs sans qu’ils y aient pensé. Ex. les centons.) La LiPo synthétique constitue la grande mission de la LiPo. Il s’agit ici d’ouvrir de nouvelles possibilités inconnues des anciens auteurs. (Ex. poèmes booléens.) Dans ce Dossier, nous avons des exemples de l’une et de l’autre.

LATIS : C’est là le thème même de la préface que nous attendons de vous ! Et je dirais volontiers que les textes de présentation des diverses méthodes doivent être essentiellement analytiques.

º

LATIS : J’en viens enfin aux textes qui n’existent pas. C’est-à-dire, par exemple, à la méthode Berge-Duchâteau.

(L’instant est grave. Les assistants vont enfin connaître le son de la voix de Duchâteau. C’est, en effet, la première fois qu’il ouvrira (mais l’ouvrira-t-il ?) la bouche au cours d’une séance.)

DUCHÂTEAU : J’ai seulement une équation à poser :

(BERGE + DUCHÂTEAU) – BERGE = 0

BENS : Ce n’est pas mathématique.

DUCHÂTEAU : Le travail est en cours. D’autres le sont aussi.

ARNAUD : Exposez seulement la méthode. Dites ce que vous êtes en train de faire.

QUENEAU : Duchâteau, soyez gentil, faites-nous une méthode. Un truc inapplicable, une histoire non récursive, un machin terrible. Faites-nous ça, hé ?

DUCHÂTEAU : Jpourrai pas vous donner degzemple.

QUENEAU : Ce sera sans exemple ! C’est parfait !

LE LIONNAIS : N’oubliez pas, Duchâteau (et Messieurs), que la méthode se suffit à elle-même. Il y a des méthodes sans exemple. L’exemple est un plaisir que l’on se donne en plus — et que l’on donne au lecteur.

(Quelques esprits sournois attendent que le Régent de S.T.S.C. donne un exemple de méthode sans exemple. Mais, fûté, il ne tombe pas dans un aussi misérable piège.)

ARNAUD : Il faudrait que Duchâteau nous donne cette communication. Le Lionnais en est tout illuminé.

º

(Le S.P., épuisé, laisse entendre un vagissement sourd. On le couvre de sarcasmes, hormis le Trt Satrape qui réclame :

QUENEAU : Je demande une prime de rendement pour le S.P. On double ses appointements.

Ricanements.)

º

LE LIONNAIS : Le projet de roman intersectif proposé par Bens et Duchâteau me comble en effet de joie. La méthode de l’intersection a toujours été appliquée par tous les écrivains. Exemple : les poèmes de Leconte de Lisle. On s’aperçoit qu’une école littéraire, formée à partir de deux ou trois créateurs, ne fait que procéder à des intersections. Je les ai étudiées chez Zévaco et Fantômas. (Mais j’ai d’autres lectures, également.) Un auteur apparaît sur terre — passons sur sa conception et autres détails — que fait-il ? Il lit les auteurs précédents, et il procède à des intersections. Quand il ne le fait pas, c’est un créateur original.

LATIS : On sait bien que la culture est le contraire de l’originalité.

QUENEAU : La culture est le contraire de l’arithmétique. D’ailleurs, Duchâteau est le plastiqueur de l’OuLiPo. C’est un lézard plastiqueur.

LE LIONNAIS : En tous cas, ce que veut faire Duchâteau, c’est, systématiquement, ce que font les autres sans le vouloir.

QUENEAU : Le dernier livre de Sagan est très significatif à cet égard. C’est une intersection entre ses précédents romans.

LE LIONNAIS : Tout ceci entre parfaitement dans le cadre de l'OuLiPo qui doit mettre en évidence les ressorts de la littérature.

QUENEAU : Duchâteau est tout indiqué pour étudier le cas Sagan. Nous confions Sagan à Duchâteau.

ARNAUD : Duchâteau en Suède !

LATIS : Ou la vie de château…

DUCHÂTEAU : Eh bien, enfin, je suis d’accord pour exposer la méthode de l’intersection.

º

LATIS : Et Arnaud ?

TOUS : Ah !

ARNAUD : N’oublions pas Schmidt, dont les travaux sont parfaits. C’est pourquoi, d’ailleurs, nous n’en avons pas parlé.

QUENEAU : Et Arnaud ?

ARNAUD : Je comptais me borner à la présentation de la pièce alphabétique de Le Roux.

TOUS : Oui. Enfin. D’accord. C’est maigre. Pas bien sérieux.

LATIS : Il y a beaucoup de drames alphabétiques !

QUENEAU : Il y a un recueil de poèmes de Louise de Vilmorin où l’on trouve des tas de trucs comme ça.

ARNAUD : Je proteste ! La question n’est pas de faire un drame alphabétique. C’est de le publier, c’est-à-dire d’en faire son œuvre. Le seul Le Roux a publié un tel texte. C’est le cas d’Ubu Roi que vous remettez en question !

(Consternation.)

QUENEAU : Très juste ! D’ailleurs, et d’une manière analogue, il y a eu des tas de dingues qui avaient leur petite idée sur le système du monde. Un certain Newton a publié le sien. On en parle encore.

LE LIONNAIS : Il faut trouver une solution.

LESCURE : Il est exact que la publication fait sortir une œuvre du simple folklore.

º

LE LIONNAIS : Je parlerai ici d’une question que j’eusse souhaité soulever au début de cette séance, et que les impératifs d’un ordre du jour chargé ont rejeté aux confins du dessert. C’est une question de discipline. A mon avis, des réunions comme les nôtres ne peuvent être efficaces que s’il existe un minimum de discipline. Trois degrés de mesures disciplinaires doivent être mises à la disposition du président :

a/ Un coup de gong (rapporté de Niou-Delly).

b/ La peine de mort, dont le détail sera laissé à la discrétion présidentielle.

c/ Si la peine de mort est insuffisante, le président se couvrira de son haute-forme — après s’en être découvert, s’il en était précédemment couvert.

LATIS : Je réclame quelques éclaircissements à propos de la peine de mort. Qui l’infligera ?

LE LIONNAIS : Le président décidera suivant la méthode qu’il aura adoptée. Cette méthode peut couvrir les méthodes actuellement

appliquées dans le monde, et telles autres qu’il jugera bon d’inventer instantanément.

LESCURE : Hé-hé : la luxure !

QUENEAU : Messieurs, je vous trouve partis dans des voies bien singulières.

LATIS : Si nous faisions une récapitulation ?

QUENEAU : Récapitulez donc.

LATIS : 1º QUENEAU rédige une conclusion. 2º LE LIONNAIS rédige une préface générale et revoit la présentation de ses diverses communications. 3º LESCURE revoit la présentation des permutations et des redondances (qu’il n’oublie pas les appels de notes). 4º BENS revoit la présentation d’Evariste Galois. 5º DUCHÂTEAU nous parle du roman intersectif

QUENEAU : Vous devriez (Duchâteau) peut-être voir dans les « short short novels » de fiction scientifique. Elles tiennent en une page. Je décide de faire envoyer la revue FICTION à nos frais à Duchâteau et Bens. (c’est moi qui souligne. N.S.P.)

ARNAUD : Je rappelle à Duchâteau que cette méthode est très importante et qu’elle mérite une très belle exposition.

QUENEAU : Il y a des gens qui travaillent pas tant et qui entrent en 6º. Donc, j’espère qu’à l’avenir…

LATIS : … 6º ARNAUD présentera son drame alphabétique. J’ajoute que ces participations diverses devraient nous parvenir avant le 20 septembre (Repoussons de quelques jours, n’est-ce pas ? N.S.P.)

QUENEAU : Je travaillerai après Duchâteau. Si nous sommes en retard, ce sera la faute à Duchâteau.

ARNAUD : Faut reconnaître, le roman intersectif, c’est une idée féconde.

QUENEAU : Vous êtes foutu, mon cher.

(Le Trt Satrape ne dit pas pourquoi. Sa remarque laisse donc planer l’ombre d’une menace.)

º

La prochaine réunion ayant été fixée au vendredi 8 septembre (premier jour de l’année pataphysique), à 12h30, chez Julien et Petit, l’assemblée se sépara, après les congratulations d’usage, non sans avoir jeté un dernier regard au cèdre libanais, un dernier salut à Lady Godiva, et un dernier verre derrière sa cravate.

Le Secrétaire Provisoire :

Ythier Marchant.

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